# aurèce vettier by Sophie Abriat

- Title: aurèce vettier by Sophie Abriat
- Content type: Publication
- Language: fr
- Canonical URL: https://aurecevettier.com/fr/bibliography/periodicals/aurece-vettier-by-sophie-abriat-exhibition-magazine
- Published: 2026-08-21T08:50:59+00:00
- Updated: 2026-08-21T08:50:59+00:00

## Details

- Kind: periodical
- Year: 2019
- Publisher: Exhibition Magazine
- Authors: Sophie Abriat
- Original language: Anglais

## Main content

AURÈCE VETTIER
14 min de lecture
Journaliste
Sophie Abriat
Artiste
AURÈCE VETTIER
Il existe des esprits brillants capables de jongler entre art et science, réel et imaginaire. Paul Mouginot, à peine trentenaire, en fait partie. Photographe et plasticien, cet ingénieur spécialisé en intelligence artificielle (IA) est aussi un dévoué de l'art et de la mode. En 2016, il cofonde daco, une start-up spécialisée dans le développement d'analyses concurrentielles de marques de mode à partir de données et d'IA – l'entreprise fut finaliste du Prix ANDAM Innovation 2018 (Association nationale pour le développement des arts de la mode) et a depuis été rachetée par Veepee (anciennement Vente privée).

En 2019, cet artiste-scientifique développe un générateur de textes utilisant les chaînes de Markov, un algorithme bien connu en mathématiques. La machine « avale » les œuvres de poètes et d'écrivains – Verlaine, Rimbaud, Apollinaire, Wilde, Tzara, par exemple –, dissèque tous les mots et tous les signes de ponctuation, répertorie les associations les plus fréquentes (ordre des mots, placement des virgules, tics linguistiques) et calcule la probabilité de leur apparition. Mouginot utilise ensuite un signal aléatoire et les probabilités calculées pour créer de nouveaux textes qui ont la « saveur » des auteurs dont ils s'inspirent, mais qu'ils n'ont jamais écrits.

Il aurait pu s'arrêter là et laisser la machine continuer seule. Mais l'ingénieur en lui a décidé de faire équipe avec elle et de choisir, parmi les textes générés, les meilleurs fragments, ceux qu'il appelle des « éclairs de génie », qu'il retranscrit sur des bandes de papier. L'artiste en lui trie, édite et tranche. Ces milliers de bandes vont devenir un livre signé Aurèce Vettier – le nom du collectif que Mouginot a créé avec Anis Gondoura, cofondateur de daco et spécialiste de l'IA, un nom de scène engendré par la machine à partir de tous les artistes que le duo admire. « L'idée est de créer un collectif-personnage qui me permette de travailler sur des projets et, pour chacun d'eux, de réunir une équipe selon les circonstances », explique Mouginot.

Pour Exhibition, Aurèce Vettier a dévoilé en exclusivité une série de poèmes créés de cette manière, avant la publication du recueil prévue au printemps. Il a également commencé à travailler de la même façon avec des images : Aurèce a imaginé un herbier du futur, conçu à partir d'une multitude de photos de fleurs et de légumes – un projet intitulé

« Potential Herbariums ». On pourrait croire que les plantes ont été cueillies en montagne ou dans les champs, mais il n'en est rien : elles ne font que feindre d'être réelles. Derrière ces expérimentations se cache une volonté de questionner l'acte créatif, renouvelé et repensé avec une association toujours plus étroite entre l'homme et la machine.

Vous avez décidé de faire équipe avec un algorithme pour écrire ces poèmes. Pouvez-vous nous raconter comment est née l'idée de cette alliance ?
⏤ Ma pratique consiste à explorer comment nous pouvons collaborer avec les machines pour, en quelque sorte, « rêver ensemble » et étendre nos capacités respectives de création. Pour cela, j'utilise des algorithmes, des données et de la modélisation IA, qui interviennent à différentes étapes d'un processus créatif analogique : écrire un texte, assembler une image, voire construire une sculpture. Il y a cinq ans à peine, il était encore difficile d'obtenir le matériel et les ressources nécessaires pour mener des travaux en intelligence artificielle, notamment dans le domaine de la reconnaissance d'image, puisque les cartes graphiques les plus puissantes (GPU) n'étaient disponibles dans le commerce que pour les grandes entreprises et l'armée. Mais les scientifiques ont fait d'immenses progrès dans leurs recherches et les résultats ont enfin été partagés, de sorte qu'ils sont accessibles au plus grand nombre, qui peut les utiliser et les développer.

LA CLÉ EST, JE CROIS, DE TROUVER LE BON ÉQUILIBRE AVEC LA MACHINE, DE PARVENIR AVEC ELLE À REPOUSSER LES LIMITES DE LA CRÉATION, TOUT EN CONSERVANT LA POÉSIE ET LA SÉRENDIPITÉ QUI NOUS CARACTÉRISENT EN TANT QU'HUMAINS.
Dans ce contexte, j'ai continué à travailler pour progresser, à apprendre, à expérimenter. La principale chose que j'ai apprise, c'est que faire accomplir à une machine une tâche complexe est une activité laborieuse, confinant à l'obsession, presque une forme d'artisanat. En entraînant ces machines, en leur montrant des milliers d'exemples et les résultats souhaités, je ne pouvais m'empêcher de penser au travail des artistes pionniers des interactions entre l'homme et l'ordinateur : Vera Molnar, Manfred Mohr, ainsi qu'Iannis Xenakis. Quand la technologie des GAN (Generative Adversarial Networks) a atteint sa maturité – du moins sous une forme utilisable –, et qu'avec elle se sont ouvertes des possibilités créatives redoutables, c'est devenu une obsession et une évidence : il fallait que je m'enferme dans mon atelier et que je n'en sorte que lorsque j'aurais quelque chose de nouveau à montrer.

Aujourd'hui, quand j'interagis avec des algorithmes, je ne m'intéresse pas aux domaines relevant de l'art numérique : je poursuis plutôt, sincèrement et obstinément, une recherche sur la manière de créer une meilleure interaction créative entre l'humanité et les machines. Je cherche à me positionner exactement à la frontière entre le réel et l'imaginaire : je ne m'intéresse pas aux artefacts ni aux déformations, aux images pixellisées ou aux textes illisibles générés par la machine et présentés respectueusement comme tels aux lecteurs. Au contraire, je crois vraiment qu'en prenant le meilleur des capacités humaines (la capacité d'aimer, le sens d'une histoire personnelle, la culture, l'aptitude à créer des ponts inattendus entre des idées éloignées) et celles de la machine (l'exhaustivité, la capacité paramétrique, le travail acharné), il est possible d'aller plus loin vers des objets et des expériences tangibles, de la plus haute qualité.

Vous avez créé un générateur de texte utilisant les chaînes de Markov. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre méthode de travail, votre processus ?
⏤ L'un des projets sur lesquels je travaille depuis près d'un an consiste à imaginer un livre de poèmes écrit en collaboration avec une machine, plus précisément une chaîne de Markov. J'aurais certainement pu choisir des algorithmes plus sophistiqués, mais je voulais, du moins au début, revenir à l'essence de l'idée de « processus stochastique ». Une chaîne de Markov est un procédé mathématique qui existe depuis longtemps et qui a déjà été utilisé, notamment en musique. Certains considèrent qu'elle représente une forme embryonnaire d'intelligence artificielle. Les chaînes de Markov peuvent être utilisées pour reproduire des phénomènes – textes, images, sons, odeurs… – en respectant des données de base, appelées « données d'entraînement ». Dans le cas d'un texte, le principe consiste à dresser la liste de tous les mots et de tous les signes de ponctuation – on parle de « dictionnaire » – et à calculer la probabilité qu'un mot ou un signe de ponctuation donné en suive un autre. Ensuite, en utilisant un signal aléatoire et les probabilités ainsi créées, on peut créer un texte, une image, un son « à la manière de… ».

Pour ce livre de poésie, j'ai d'abord retranscrit de nombreux poèmes d'auteurs que j'ai toujours aimés : Verlaine, Rimbaud, Apollinaire, mais aussi Wilde, Tzara, sans oublier Aurélie Nemours. En faisant travailler les chaînes de Markov sur chacun de ces textes, j'ai pu créer ce que j'appelle une « gangue » : ainsi, la gangue de Verlaine est une collection de 20 000 à 50 000 mots qui ont le vocabulaire de Verlaine, sa saveur, parfois même des rimes, mais qui n'ont jamais été écrits par lui. De plus, les relier entre eux de façon semi-aléatoire crée de nombreuses « épiphanies » : ce sont les petits éclairs de génie que je m'empresse de noter sur des bandes de papier. À partir de ces bandes, je vois émerger des thèmes, que j'assemble ensuite en « chants » : c'est ma contribution. La machine génère une gangue dans laquelle je trouve un trésor, je l'extrais et l'assemble avec ma sensibilité et mes limites humaines…

Pourquoi avez-vous choisi les œuvres de Verlaine, Rimbaud et Apollinaire pour « nourrir » la « machine » ?
⏤ J'ai grandi avec ces œuvres, mais j'ai aussi pu mesurer, dès les premières étapes de l'entraînement de la machine, à quel point chaque auteur apportait sa propre puissance distinctive : l'abondance de la nature chez Apollinaire, la densité des références à l'Antiquité chez Rimbaud, les nuances colorimétriques et spatiales chez Verlaine. Je parle ici en termes froids et évidemment limités ; néanmoins, ce travail d'entraînement m'a permis de redécouvrir la densité de leur poésie et de leur héritage. Quand j'ai commencé à travailler avec le corpus d'Apollinaire, en étudiant et en retranscrivant la « gangue » produite par la machine, j'ai remarqué que des flammes et des cathédrales rouges revenaient sans cesse : j'ai immédiatement accepté cette offrande de la machine, et c'est devenu le premier chant, le point de départ : Notre Dame en feu. De même, Verlaine et Rimbaud étaient ces grands fugueurs, ces vagabonds éternels. Grâce au travail d'entraînement, cela a profondément influencé la forme du livre : les chants sont organisés comme un voyage et ont pris, à ma grande surprise, une forme libre, initiatique.

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Une fois le texte généré par la machine, vous avez décidé du choix des phrases et des mots à conserver, puis vous les avez réagencés pour créer de nouveaux poèmes, les vôtres. Dans cette phase d'édition, si l'on peut l'appeler ainsi, qu'est-ce qui a déterminé vos choix ? Aviez-vous des critères précis ou vous êtes-vous laissé guider par votre intuition ?
⏤ Le travail s'est déroulé en plusieurs étapes : la machine générait des « gangues » pour chaque poète, je les étudiais en détail pour en extraire les meilleurs fragments en les notant sur des bandes de papier. Une fois identifiés les principaux thèmes ou « haltes » du voyage, je regroupais les bandes de papier. Puis, en travaillant sur chaque liasse, j'organisais les bandes de papier et les reliais entre elles, écrivant ainsi le poème. À chaque étape, lorsqu'elle était manuelle, je me concentrais sur l'action elle-même (regrouper, ordonner, écrire) de façon objective : lorsque j'ordonnais les bandes de papier, je ne pensais pas, par exemple, à la forme finale que prendrait le poème. En revanche, lorsque j'écrivais le poème final, je puisais dans toutes mes ressources intellectuelles. De cette manière, j'étais influencé par la capacité de la machine à un travail infini. Chaque étape demandait beaucoup de temps, je pouvais me plonger dans un état quasi contemplatif : dans ces moments hors du temps, j'avais le sentiment de pouvoir me reposer entièrement sur mon intuition et sur mes nombreux réflexes d'écriture nourris par mes lectures passées.

Pour résumer, on pourrait dire que votre savoir-faire et votre sensibilité artistiques achèvent ce que la « machine » a commencé. Pensez-vous que cela représente un processus créatif entièrement nouveau, une nouvelle façon d'exercer la créativité ?
⏤ Ce qui me semble vraiment nouveau, et c'est pourquoi je trouve cette recherche si passionnante, c'est de chercher toujours plus de finesse dans le travail créatif : à l'avenir, la machine ne remplacera presque certainement pas tous les aspects du travail créatif humain, mais les humains devront certainement accepter de déléguer une partie de leur travail actuel aux machines. Dans la mode, par exemple, j'imagine bien qu'un jour les machines suggéreront les looks d'un défilé, sur la base d'un moodboard d'entraînement choisi par le directeur artistique. Mais ce qui continuera à déterminer la valeur de la création sera, à tout le moins, le double choix du créateur : le choix des données d'entraînement fournies à la machine et, surtout, le choix que fait le créateur quant au look final, parfois selon des critères totalement subjectifs. La clé, je pense, est de trouver le bon équilibre avec la machine, de travailler avec elle pour étendre les possibilités créatives, tout en conservant la poésie et la sérendipité qui font de nous des humains.

Mes textes et mes œuvres font intervenir des notions mathématiques, des algorithmes et des contraintes, mais avec l'intention qu'ils soient oubliés.
Avez-vous été inspiré par l'OuLiPo, le groupe littéraire fondé en 1960 par un petit groupe d'écrivains et de mathématiciens français ?
⏤ Bien sûr que je connais l'OuLiPo : j'admire vraiment leur rapport paradoxal à la contrainte, qu'ils considèrent comme la source de la liberté tout en semblant refuser l'intervention de processus aléatoires. Un certain nombre de textes de l'OuLiPo me fascinent, mais je dois dire que La Disparition de Georges Perec, le célèbre roman écrit sans jamais utiliser la lettre « e », fut une lecture éprouvante, presque une performance. Je continue néanmoins à suivre de près cette aventure littéraire collective – l'une des plus anciennes, ne l'oublions pas ! Récemment, j'ai été impressionné par les objets poétiques d'Ian Monk et par l'émouvant Oublier Clémence de Michèle Audin.
Mes textes et mon travail introduisent des idées mathématiques, des algorithmes et des contraintes, mais de manière à ce qu'ils passent inaperçus : j'espère qu'un lecteur non informé de leur présence ne saura pas qu'ils sont là, qu'il s'intéressera au texte et à ce qu'il lui apporte.

Au-delà d'une simple pratique artistique, votre méthode de génération de textes a-t-elle d'autres applications dans la vie réelle ?
⏤ Oui, bien sûr, et cela a déjà commencé dans le journalisme, avec des articles écrits de façon entièrement automatisée. Néanmoins, tout comme les machines ne sont pas en mesure de remplacer la pratique essentielle du second avis en médecine, le métier de journaliste ne peut être remplacé par un simple générateur de texte. Le journaliste explore ses sources, les vérifie, les compare, et donne le ton de l'article par son usage subtil de la langue et la pertinence des citations qu'il choisit ; il n'y aura jamais assez de données disponibles en ligne pour déléguer entièrement ce travail fondamental à un algorithme.

Votre pratique s'est également dupliquée dans le monde de l'image. Vous avez créé de nouvelles photographies de plantes et de légumes, à partir de références réellement existantes, qui semblent aussi réelles que les originales. À l'avenir, pourrait-on imaginer des photographies de mode créées de cette manière, voire des campagnes entières ? Quand on voit la liste des exigences imposées aux directeurs artistiques, aux stylistes et aux photographes, on se dit souvent qu'il serait plus simple de faire faire le travail par une machine…
⏤ La création de la série « Potential Herbariums » a nécessité un travail considérable avec Anis, car nous voulions obtenir des planches d'herbier entièrement générées par intelligence artificielle, mais avec un réalisme maximal et une qualité d'image exceptionnelle. J'ai suivi de près les progrès réalisés dans ce domaine et, à ma connaissance, nous sommes les premiers à réussir à faire s'aligner ainsi les astres. Ce qui est merveilleux, c'est de pouvoir créer des pièces, mesurant parfois jusqu'à deux mètres de haut, représentant des fleurs, des feuilles séchées, de la mousse et du lichen, que personne n'a jamais cueillis.
De nombreuses entreprises se lancent dans la retouche automatique de photos grâce à l'IA (je pense notamment à Meero) et, oui, je pense que ces nouveaux procédés transformeront le monde de la photographie et de la publicité. Cependant, avec « Potential Herbariums », nous ne collaborons pas avec la machine par crainte des contraintes. Au contraire, nous essayons doucement d'atteindre la frontière, l'intersection entre le monde réel et sensuel et celui, tout aussi poétique, dans lequel rêvent les machines.

Une machine pourra-t-elle un jour faire votre travail d'« édition », choisir avec sensibilité et goût les fragments de texte dans lesquels vous voyez des éclairs de génie ? Deux machines pourront-elles dialoguer entre elles ?
⏤ En théorie, je ne vois pas pourquoi cela serait impossible, ce n'est qu'une question d'entraînement, mais franchement, qui cela intéresserait-il ? L'intérêt d'établir un dialogue entre une machine et un humain réside dans la création d'un processus qui permette une rencontre entre une certaine exhaustivité et une belle imperfection. L'une perturbe l'autre, et on ne sait pas laquelle… Je pense en particulier à la mode et à une collection de haute couture conçue avec l'aide d'une machine. Si elle n'est pas signée par un être sensible, pensant, ou par une équipe d'humains qui ont choisi, touché, chéri les matières et privilégié le geste physique, est-ce vraiment du luxe ?

Traduit de l'anglais par Sara & Emma Bielecki.

## Official references

- [Official page](https://www.exhibition-magazine.com/articles/aurece-vettier)
- [PDF](https://aurecevettier.com/media/pages/bibliography/periodicals/aurece-vettier-by-sophie-abriat-exhibition-magazine/17d706e6e1-1786994659/2020-02-deconstruction_sophie_abriat_aurece_vettier.pdf)
